Bonjour Paul,
D'accord. Mais qui/quoi pose ce regard neuf, et surtout comment ?
En cessant de s’accrocher à ce que disent les pensées. En laissant aller nos opinions et nos croyances.
Est-ce que c'est le mental ?...Ou est-ce que c'est plutôt de l'ordre de l'expérience intime ? Il y a toujours pour moi quelque chose de mystérieux là-dedans. Comme si le changement mental (réaliser l'illusion) allait, presque magiquement, induire un changement au niveau des sensations.
Je te donne un exemple un peu bête. C'est comme de réaliser que le père noël n'existe pas. Il est impossible d'y croire par la suite et de plus, tout est clair d'un coup, sans équivoque.
Ce matin, j'ai écrit: Je suis un être qui se vit (vivre=être). Mais il y a comme une ambiguïté dans ce "se". Ou est-ce que la vie simplement vit, mais que la vie consciente "se" vit?
À mon sens, il n'existe aucune manière parfaite de verbaliser cela. En faisant appel aux mots, on tombe irrémédiablement dans la dualité. Moi j’aime bien : la vie vit sa vie à sa manière.
Dans le discours je crois que souvent ça ne référence rien, c'est plutôt une convention de langage....Parfois cela référence "l'organisme vivant nommé Paul"...
Effectivement, une convention de langage et rien de plus.
Mais il y aussi parfois cette idée sous-jacente (que le "je" soit explicite ou non, d'ailleurs) d'une entité séparée, de quelque chose ou quelqu'un qui expérimenterait la vie.
Dans l'expérience directe, c'est autre chose. Déjà, disons qu'il est impossible de voir ou de ressentir de quelque façon un "je" séparé.
Le cas le plus simple, c'est quand je suis "plongé dans mes pensées". Le monde réel n'existe quasiment plus, et il n'y a pas non plus de "je" séparé, mais il y a cette idée de je/me/moi qui revient tout le temps et qui acquière une certaine substance, un certain "poids" du fait de son omniprésence (sans compter le discours qui va avec).
Sinon, c'est plus subtil. C'est comme s'il y avait un "je" implicite, "en creux", dans l'expérience. Comme un centre, ou un cadre de référence. Par exemple, dans la vision, il y a un point de vue (le point situé entre les deux yeux vers lequel convergent les images) et des directions d'orientation (gauche/droite, haut/bas, devant/derrière). Il y aussi une localisation et une appréciation de la distance, donc implicitement l'idée d'un "centre d'observation" qui se trouverait à la distance zéro. Pour l'audition, c'est pareil mais moins précis. Pour le toucher ou le mouvement, c'est beaucoup plus flou (quelque part au centre du corps). Voila, je ne sais pas si je suis très clair.
Enfin, dans la motricité, il y a cette idée de contrôle à laquelle j'ai déjà fait allusion. Mais ce n'est peut-être que cela: une idée.
Je vais te faire remarquer que dans ce long passage, le ‘je’ se résume à une idée :
‘idée sous-jacente d'une entité séparée’
‘il y a cette idée de je/me/moi qui revient tout le temps’
‘comme s'il y avait un "je" implicite, "en creux", dans l'expérience’ (ici plus une impression qu’une idée)
‘il y a cette idée de contrôle’ etc.
Dans le cas du ‘je’ dont tu me parles, tout semble se passer au niveau des idées, des concepts…
Pour essayer de faire ressortir le rôle du mental dans tout ça, je vais te donner un exemple.
Je vais faire une distinction fictive entre l’expérience directe et indirecte. Je pourrais aussi dire expérience perceptuelle et conceptuelle.
L'expérience directe, est l'expérience brute, sans intermédiaire, sans interprétation. Elle correspond à ce que l'on voit, entend, ressens en ce moment, dans l'immédiat. L’expérience indirecte se passe plutôt dans les pensées, les souvenirs, le savoir etc.
Je te donne l'exemple d'un voyage à Bali.
Dans le premier cas, tu es réellement à Bali. Les pieds dans le sable, la vue magnifique, l’odeur de l’océan, le son des vagues, la chaleur du soleil etc. Ici tu fais l'expérience directe de Bali. Pas d'intermédiaire, pas d'interprétation, tu respires Bali, tu vis Bali.
Dans le second cas, tu songes aller ou tu t'imagines être à Bali. Tu expérimentes donc Bali par l'entremise des pensées, de l'imagination, de ce que tu en sais, de ce que tu en as lu et peut être même des souvenirs que tu en as, si tu y es déjà allé. Mais c’est une expérience indirecte de Bali. C'est une expérience du domaine de l’imaginaire qui est surtout basée sur le savoir, les souvenirs etc.
Tu vois la différence ?
Vivre Bali, ressentir Bali versus s'imaginer, être à Bali.
Maintenant dis-moi,
Laquelle de ces deux expériences est branché sur l’immédiat, le moment présent ?
Laquelle flotte dans le passé et le futur ?
Et si toutes les idées que tu entretiens à propos du ‘je’ n’étais qu’un Bali imaginaire ?
À plus
Daniel