Bonsoir Warissem,
Tu n'as qu'à observer à l'endroit où tu penses que ce moi-je est logé : dis moi ce que tu trouves.
Bon, ma réponse ne va pas être très esthétique, je vais essayer d'écrire au fur et à mesure que j'observe, et observer au fur et à mesure que j'écris. On verra où ça me mène.
Je ne vois le « moi-je » nulle part, c'est à dire qu'il n'y a jamais manifestation de quelque chose que je pourrais pointer du doigt en disant « voici le « moi-je » !», du moins pour l'instant. Les choses qui sont visibles, manifestes, observables sont de différents types. Parmi ces différents types, il y a les manifestations sensorielles : Ce qui est vu, ce qui est entendu, ce qui est olfacté, ce qui est goûté, ce qui est senti et ce qui est pensé. Dans ces manifestations sensorielles, une entité « moi-je » n'est pas visible, mais elle est parfois présumée. Ainsi, d'une scène devant des yeux ouverts et fonctionnels va émerger une expérience visuelle. Cette expérience visuelle est fixe et impersonnelle. C'est-à-dire qu'en gardant la même scène et les mêmes yeux, l'expérience visuelle sera la même. Il n'y a personne derrière qui soit capable de décider : je veux que l'expérience visuelle soit comme ci, je veux que l'expérience visuelle soit comme ça. Non non, les seuls paramètres décidant de l'expérience visuelle sont les yeux et la scène devant ces yeux. Rien d'autre. On change la scène : l'expérience visuelle change. On change les yeux – emmétropes, myopes, entrouverts - : l'expérience visuelle change. Et c'est tout ce qui fait changer l'expérience visuelle. Qu'une entité « moi-je » existe ou pas, elle est dans tous les cas incapable de modifier l'expérience visuelle, pour des paramètres œil/scène donnés. Et ces observations valent pour les 5 autres sens. Suite à l'expérience visuelle viennent souvent des commentaires (qui par ailleurs peuvent être désignés comme un autre type d'expérience sensorielle : une expérience mentale, conditionnée par la présence du mental et de son objet sensoriel respectif qui est la pensée), qui ne vont bien sûr en aucun cas modifier l'expérience elle-même. Ces commentaires peuvent être : « je vois une scène », « il y a une scène devant moi », « il y a vision d'une scène », « une scène est vue », « dans cette scène il y a ceci et cela », « j'aime ce qu'il y a dans cette scène », « je veux faire ceci ou cela avec ce qu'il y a dans cette scène ». Qu'une ou l'autre de toutes ces pensées surgisse ne change en rien l'expérience visuelle. Concentrons-nous sur les 4 premières pensées qui sont les plus simples. Dans les 2 premières, qui sont celles parmi les 4 qui viennent le plus naturellement à l'esprit dans cette situation et dans l'état actuel de mon esprit, une entité « moi-je » est présumée. Dans le 1er commentaire, je présume un sujet, et c'est ce sujet qui aurait l'expérience visuelle. Dans le 2ème commentaire, il y a aussi présomption d'un sujet, ainsi qu'un positionnement par rapport à l'objet. Qu'est-ce qui fait émerger cette supposition ? Déjà, il y a un certain contrôle de l'oeil, qui permet donc un certain contrôle de l'expérience visuelle. Ce contrôle est faible, très superficiel en fait, mais il est suffisant pour donner ce sens de la décision, du pouvoir. Il y a choix d'ouvrir ou de fermer les yeux, de porter ou pas les lunettes, d'orienter les yeux de telle ou telle façon, de tourner la tête ou pas, de loucher.. C'est très sommaire, mais suffisant à me faire croire que quelqu'un a le contrôle, une maîtrise de l'oeil. Et parce qu'il y a cette relative maîtrise de l'oeil, il y a aussi relative maîtrise de l'expérience visuelle. Mais qui a le contrôle ? Qui fait les choix ? On revient là à ce dont on discutais juste avant, et j'observe à nouveau que les prises de décisions et les actions se font parfois si rapidement et je les conscientise si peu que ça relèverait souvent de l'imposture que de dire : « c'est moi qui ai pris la décision ». En fait, ce que je peux voir, c'est le caractère impersonnel des prises de décision. Elles vont dépendre de la supposée possibilité d'entreprendre l'action, du résultat immédiat espéré en terme de plaisir ou d'éloignement de ce qui n'est pas aimé, des conséquences possibles envisagées. En fonction de ces paramètres il y a plus ou moins grande inclination à réaliser l'action. Certaines sont si anodines (tourner la tête par exemple) qu'elles se font très rapidement sans grandes considérations. D'autres demandent de peser plus longuement le pour et le contre. Mais au final, c'est ce justement ce pour et contre estimé qui va décider si l'action est entreprise ou pas.
Je vais m'arrêter là, mais pour l'instant dans ce que j'observe et décrit on retrouve : œil, scène, vision, pensées, plaisir, dénomination, décision, mouvements. On a à peu près vu dans nos discussions précédentes (sauf le plaisir) que ces choses ne sont pas en elles-même « moi ». Un « moi » n'est pas vu.
Une question se pose. Comment prouver via la non-observation de quelque chose que ce quelque chose n'existe pas ? Plus on cherche et plus on ne trouve pas, plus en effet on se dit « ça n'existe pas ». Mais ça n'est toujours pas une preuve. Qu'est-ce qui nous empêcherait de nous dire « ça n'est pas visible, mais c'est parce que c'est sa nature de ne pas être visible » ou « ça n'est pas visible, mais c'est juste parce que je ne suis pas encore tombé dessus, ça viendra peut-être. » ? Autrement dit, comment voir ce qui n'est pas visible, puisque c'est sensé être non existant. J'ai l'impression que c'est une impasse et qu'il faudrait procéder autrement.
Une autre question. Ne serait-il pas plus judicieux, plutôt que de se concentrer sur le « moi-je », de se focaliser sur le non-contrôle qu'on a sur les phénomènes qui se manifestent ?